Quelques sujets de prédilection de six caricaturistes

Auteur : Sophie Gosselin

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L'exposition virtuelle Sans rature ni censure? Caricatures éditoriales du Québec, 1950-2000 met en valeur six caricaturistes dont les œuvres font partie de la collection du Musée McCord. Du nombre, deux sont aujourd'hui décédés, John Collins et Normand Hudon, tandis que les quatre autres sont toujours actifs : Aislin (Terry Mosher), Serge Chapleau, Garnotte (Michel Garneau) et Éric Godin. Chacun d'entre eux a jeté un regard unique sur son époque, comme en témoigne l'exposition qui confronte les points de vue de ces maîtres dans l'art d'allier le trait vif et le propos mordant. Mais pour s'y retrouver dans cette joute caricaturale, il faut en connaître les joueurs. Voici donc un survol de l'oeuvre de chacun d'entre eux, de leurs spécificités et de leurs sujets de prédilection. Que la partie commence!

Caricature. M965.199.6910: La bande de joyeux lurons, John Collins, vers 1969

M965.199.6910: La bande de joyeux lurons, John Collins, vers 1969

John Collins (1917-2007)

À plusieurs égards, John Collins est un représentant de la tradition américaine de la caricature. Il a été caricaturiste au journal The Gazette de Montréal de 1937 à 1973. La Seconde Guerre mondiale et la guerre froide sont ses plus grandes sources d'inspiration. Hitler (1889-1945), de Gaulle (1890-1970), Staline (1879-1953) et Mao (1893-1976) sont ses têtes de Turc favorites. Préoccupé par la géopolitique mondiale, il évoque la folie des puissants et les oppose souvent à un personnage à tête de globe terrestre, représentation de l'humanité inquiète.

Coup de crayon précis, style épuré : ses oeuvres à la limite de la bande dessinée sont animées, vivantes. Son art est universel, facile à comprendre, et ne lésine pas sur les archétypes pour représenter les situations sans équivoque.

Collins possède un autre personnage fétiche, une sorte d'alter ego : Uno Who. Clochard vêtu d'un tonneau, il est le simple citoyen, le contribuable. Il souligne l'absurdité de la vie quotidienne et, plus particulièrement, de la politique canadienne. Désabusé, il observe les scènes classiques de l'imagerie de Collins : univers politique corrompu, fonctionnaires incompétents, politiciens multipliant les taxes, ravis de faire la vie dure aux contribuables.

Le style vif des caricatures éditoriales de Collins lui a valu deux prix, en 1954 et en 1973, au Concours canadien de journalisme (organisé par l'Association canadienne des journaux, en anglais les National Newspaper Awards), en plus d'un public indéfectible. Incontestablement, Collins a mené l'une des carrières les plus prolifiques et les plus stables de l'histoire de la caricature canadienne.

Caricature. M997.63.251: Extraits du programme du l'U.N. (ou à peu près), Normand Hudon, 1961

M997.63.251: Extraits du programme du l'U.N. (ou à peu près), Normand Hudon, 1961

Normand Hudon (1929-1997)

Audacieux, novateur et remarquable interprète de l'effervescence des années 1960, Normand Hudon possédait une âme de créateur. Caricaturiste, mais aussi illustrateur et peintre, il a un cheminement marqué par une constante recherche artistique. Son style, résolument moderne, témoigne de l'ouverture sur le monde caractéristique du Québec de la Révolution tranquille.

C'est dans la société des années 1950, celle de la Grande Noirceur, que le jeune et talentueux Normand Hudon fait ses débuts. À l'instar de plusieurs artistes de l'époque, il doit travailler fort et même se battre pour imposer ses idées nouvelles. Il mettra entre autres son crayon de caricaturiste au service du journal Le Devoir de Montréal, l'un des principaux pôles d'opposition au gouvernement de Maurice Duplessis (1936-1939 et 1944-1959).

Mais c'est véritablement au cours des décennies suivantes que s'affirme la créativité de Hudon. Poète, il agrémente ses caricatures de courts textes. Il se distingue également par un humour qui fait appel à l'intelligence du lecteur, demandant souvent d'interpréter l'image au second degré.

Après la mort de Duplessis, le premier ministre du Canada, John Diefenbaker (1895-1979), devient le principal souffre-douleur du caricaturiste, qui lui voue une aversion non dissimulée, le représentant fréquemment en compagnie d'un vautour. La question linguistique au Québec est un autre des chevaux de bataille de Normand Hudon : si ses dessins trahissent ses vues souverainistes, c'est surtout le fait français qu'il défend avec passion. Sa carrière tumultueuse l'a mené à travailler, entre autres, pour La Patrie, La Presse, Le Devoir et Le Journal de Montréal.

Caricature. M989.397.5: Aislin par Aislin, Aislin, 1989

M989.397.5: Aislin par Aislin, Aislin, 1989

Terry Mosher alias " Aislin " (né en 1942)

Caricaturiste au journal The Gazette depuis 1972, Aislin connaît un succès qui ne se dément pas. Il cumule également les distinctions et les titres : Officier de l'Ordre du Canada et membre du Canadian News Hall of Fame, il a été cinq fois lauréat du Salon international de la caricature de Montréal et deux fois celui du Concours canadien de journalisme (National Newspaper Awards).

La principale caractéristique de son style? La narration, la mise en situation. Ses dessins sont si expressifs et compréhensibles qu'il les livre souvent au public sans texte explicatif. Dans son travail, l'image parle d'elle-même.

Une autre force des caricatures d'Aislin, c'est qu'elles sont vraisemblables. Sensible aux préoccupations de ses lecteurs, il les place régulièrement au coeur de ses oeuvres. Selon lui, l'essence même du métier de caricaturiste est de savoir témoigner des aspirations et des frustrations des gens ordinaires : « Une personne qui a déjà eu du mal à payer son loyer est beaucoup plus qualifée pour ce job qu'un diplômé de sciences politiques. »

Aislin adore également prendre à partie les politiciens. S'étant fait connaître dans les années 1970 aux dépens de René Lévesque (1922-1987), il lui est encore reconnaissant d'avoir été une telle inspiration : « Ce type m'a fait gagner beaucoup d'argent. » Dans les années 1980, c'est le premier ministre du Canada, Brian Mulroney, qui devient son principal bouc-émissaire. Farouchement opposé à ses politiques, Aislin en fait une idée fixe, réalisant à partir de Mulroney plusieurs de ses plus célèbres caricatures.

Avec le temps, l'éventail des préoccupations d'Aislin s'élargit : « De nos jours, on ne se confine plus à la politique. Il y a bien trop de choses amusantes qui se passent. » Il illustre l'actualité internationale, les relations entre francophones et anglophones, même le rigoureux hiver québécois qui ne cesse de le contrarier. Fort de sa longue carrière, il jette sur tous les sujets un regard amusé, acéré, parfois cynique . Car, de son propre aveu, « Ce qui est mauvais pour le peuple est bon pour le caricaturiste ».

Caricature. M996.10.62: Happy Canada Day! Joyeux Canada jour !, Serge Chapleau, 1994

M996.10.62: Happy Canada Day! Joyeux Canada jour !, Serge Chapleau, 1994

Serge Chapleau (né en 1945)

Pour Serge Chapleau, la caricature est avant tout un art du portrait : « Je pense que la définition d'un caricaturiste, c'est quelqu'un qui exagère les traits. Et les traits de caractère et les traits physiques d'une personne. »

Durant toute sa carrière, qui l'a mené entre autres au Montréal-Matin, au Devoir et, depuis 1996, à La Presse, son univers a toujours été étroitement lié à la sphère publique. Préoccupé surtout par la politique fédérale, provinciale et municipale, il ne dédaigne pas s'en prendre également aux personnalités artistiques. Il est respectueux de la vie privée : c'est de l'image qu'il se moque, et c'est bien suffisant pour l'occuper! Il a développé au fil des ans une véritable galerie de personnages qui sont parfois devenus plus vrais que nature. Comme il le dit si bien au sujet de Gilles Duceppe, chef du Bloc québécois : « C'est monsieur Duceppe qui ressemble à la caricature. »

Dessinateur hors pair, Chapleau donne l'impression que plus il est en désaccord avec une personnalité publique, plus il aime la portraiturer. Il lui arrive de mettre en scène ses « victimes » favorites simplement pour le plaisir : l'avocat Guy Bertrand ou l'ancien premier ministre du Canada, Jean Chrétien, n'ont même pas à dominer l'actualité pour faire les frais d'une caricature. Gérard D. Laflaque, une marionnette créée en 1982 à Radio-Québec, puis le personnage d'une animation 3D à Radio-Canada depuis 2004, est un peu l'alter ego de Chapleau. Il jette un regard critique, pour ne pas dire « chialeux », sur les petites misères du quotidien.

Attaché au Québec qu'il commente si bien, Chapleau, qui a été cinq fois récipiendaire du prix pour la caricature éditoriale au Concours canadien de journalisme, croit que les opinions personnelles ne doivent pas l'emporter sur une bonne blague : « Moi, ce que j'ai toujours calculé, c'est que tout le monde y passe. » Il se définit ainsi : « Pas souverainiste, pas fédéraliste, juste caricaturiste. »

Caricature. M2007.69.229: État de santé et inégalité sociale, Garnotte, 1998

M2007.69.229: État de santé et inégalité sociale, Garnotte, 1998

Michel Garneau alias Garnotte (né en 1951)

À l'image du Devoir, le journal qui l'emploie depuis 1996, Garnotte dépeint la société d'un point de vue social-démocrate. Épris d'équité et de justice sociale , il porte aussi une attention particulière aux questions syndicales.

Comme le journal pour lequel il travaille, le caricaturiste ne cache pas ses opinions souverainistes. Il n'est toutefois pas homme à ménager les politiciens. Tous y passent, peu importe l'allégeance ou le palier de gouvernement. Garnotte saisit au vol toutes les occasions de pousser la blague!

Le caricaturiste prend volontiers la défense du citoyen québécois ordinaire, sur l'accessibilité des soins de santé ou le prix de l'essence. Tout est pour lui prétexte à rappeler aux décideurs, politiciens ou patrons d'entreprise leurs obligations envers la population.

Issu de l'univers de la bande dessinée, Garnotte a été l'un des piliers du populaire magazine humoristique Croc de 1979 à 1995 et, surtout, rédacteur en chef de la seule revue de bédé de cette époque, Titanic (1983-1984). Il maîtrise donc l'art de passer un message à l'aide de l'image. Homme de convictions, il met son style décontracté au service de son propos, toujours incisif et mordant à souhait.

Caricature. M2002.132.33: La conférence d'Ottawa sur les mines antipersonnelles...?, Éric Godin, 1997

M2002.132.33: La conférence d'Ottawa sur les mines antipersonnelles...?, Éric Godin, 1997

Éric Godin (né en 1964)

Éric Godin se considère plus chroniqueur qu'artiste. Pour lui, le propos l'emporte sur la forme dans le dessin. Il souhaite avant tout émettre son opinion, bousculer les idées, provoquer le débat. Peu lui importe que ses caricatures soient ressemblantes, pourvu qu'elles suscitent des réactions. Il revendique entièrement son style griffonné, épuré, car il lui permet de s'exprimer spontanément, sans rature, sur les enjeux cruciaux du moment.

Impétueux, Godin? Disons qu'il n'est pas exactement candidat à l'autocensure : « Tous les sujets méritent d'être traités. Ça dépend de l'angle avec lequel on va les traiter. » Guerres, sida, environnement, pauvreté, il aborde même les enjeux les plus sérieux avec un humour provocateur. Tant sur la scène nationale qu'internationale, Godin se fait le porte-parole de ceux qui ne peuvent pas faire entendre leur voix. C'est en leur nom qu'il s'adresse aux décideurs. Parlez-en à sa bête noire, l'ancien premier ministre du Québec Lucien Bouchard!

Ayant passé son enfance à dévorer des bandes dessinées europennes, c'est à celles-ci que Godin attribue sa préférence pour les sujets sociaux : « Les caricaturistes que j'aimais beaucoup ne mettaient pas en scène nécessairement des hommes politiques, on ne reconnaissait pas des personnalités, mais davantage des situations. »

Inspiré par ses prédécesseurs, il n'est pas effrayé par la nouveauté pour autant. Godin, en effet, a été l'un des premiers dessinateurs éditoriaux québécois à se risquer hors du journal quotidien, travaillant pour de nouveaux médias comme les hebdomadaires gratuits et les sites Internet. Depuis 2006, il a mis de côté le dessin éditorial pour se consacrer à ses autres passions : la peinture et l'illustration.

Bibliographie

Enregistrements vidéo

Y'a rien de sacré, documentaire de Gary Beitel, Les Productions Beitel/Lazar Inc., Office national du film du Canada, 2003, 51 min, 50 s.

Aislin. Dangerous when provoked. The Life & Times of Terry Mosher, documentaire de John Curtin, Les Productions Kaos, The Canadian Broadcasting Corporation, 2006, 43 min.

Enregistrements sonores

Entrevues réalisées par le Musée McCord en juin 2008 avec les caricaturistes Aislin (Terry Mosher), Serge Chapleau, Garnotte (Michel Garneau) et Éric Godin.

Entrevue avec Serge Chapleau réalisée par René Homier-Roy à l'émission C'est bien meilleur le matin du 16 mai 2008, Première chaîne, Société Radio-Canada.