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Le féminisme québécois

Par Mathieu Noël. sous la supervision de Dominique Marquis, Laboratoire d'histoire et de patrimoine de Montréal, Université du Québec à Montréal


Au Canada, les premiers groupes féministes s'organisent au 19e siècle, au moment de la révolution industrielle, époque représentant la première vague du féminisme occidental. Toutefois, dans le cas du Québec, il faut attendre la formation du Montreal Local Council of Women (MLCW), en 1893, et la mise sur pied de la Fédération nationale Saint-Jean-Baptiste (FNSJB), en 1907, pour que le mouvement prenne véritablement son envol. Jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, les principales revendications des femmes québécoises concernent l'éducation des jeunes filles, la situation juridique des femmes mariées, le travail des femmes, les politiques sociales, la santé et, bien sûr, le droit de vote. Plus tard, le discours s'adaptera aux nouvelles réalités sociales.


La première vague du féminisme et la lutte pour le droit de vote

La lutte pour le droit de vote des femmes est le principal enjeu du féminisme québécois de la première moitié du 20e siècle. Les femmes qui revendiquent haut et fort ce droit développent deux argumentations. La première, soutenue par Marie Lacoste-Gérin-Lajoie (1867-1945) et la FNSJB, consiste à affirmer le rôle social traditionnel des mères et l'apport de l'instinct maternel à une nouvelle vision à la société. Cet apport est vu comme ne pouvant être que bénéfique à l'ensemble de la société et ne menaçant en rien l'ordre établi. Jouant la carte de la différence entre les hommes et les femmes, cette argumentation a donné lieu au concept de maternalisme.

À l'opposé, la deuxième argumentation en faveur du droit de vote est développée par des féministes dites libérales telles Idola Saint-Jean (1880-1945) et Thérèse Casgrain (1896-1981). Pour elles, les hommes et les femmes sont semblables et doivent ainsi être considérés comme égaux devant la loi et bénéficier des mêmes droits. Afin de mieux organiser la lutte, Thérèse Casgrain fonde en 1929 la Ligue des droits de la femme. Une fois par année, cette association se lie à l'Alliance canadienne pour le vote des femmes du Québec (1927), dirigée par Idola Saint-Jean, afin d'organiser une marche vers le Parlement pour demander au gouvernement d'accorder le droit de vote aux femmes. Les féministes expriment aussi leurs revendications par écrit, notamment dans la revue La bonne parole de la FNSJB.


L'obtention du droit de vote par les Québécoises

Les différentes élites de la société québécoise s'opposent au vote des femmes. Certains intellectuels comme Henri Bourassa (1868-1952), ainsi que l'Église catholique, par l'entremise des cardinaux Mgr Bégin (1840-1925) et Mgr Villeneuve (1883-1947), y voient une menace pour les familles et la sauvegarde de la foi catholique. Les libéraux de Louis-Alexandre Taschereau (1867-1952) et, par la suite, les unionistes de Maurice Duplessis (1890-1959) craignent pour leur part que le vote des femmes ne favorise leurs opposants politiques. Il faut attendre le 25 avril 1940 pour que les Québécoises obtiennent, sous le gouvernement libéral d'Adélard Godbout (1892-1956), le droit de vote et d'éligibilité aux élections provinciales. Au fédéral, elles avaient déjà obtenu le droit de vote en 1917, le gouvernement ayant ainsi voulu s'assurer l'appui des épouses et des mères de militaires dans le contexte de la guerre et de la loi sur la conscription.


L'après-guerre et le retour au foyer

La Deuxième Guerre mondiale freine un peu les élans du mouvement féministe au Québec. Cependant, par leur participation à l'effort de guerre (rationnement, travail en usines, gérance des terres, etc.), les Québécoises prennent conscience de leur importance dans la société. Après la guerre, même si une majorité des femmes accepte de délaisser le marché de l'emploi, cette expérience demeure dans la mémoire collective et une nouvelle réflexion s'amorce.


La deuxième vague du féminisme

Alors que de plus en plus de femmes expérimentent la vie de banlieue dans une nouvelle société de consommation, la publication de deux textes majeurs dénonçant la situation des femmes, Le deuxième sexe (1949) de la Française Simone de Beauvoir (1908-1986) et, plus particulièrement, La femme mystifiée (1963) de l'Américaine Betty Friedan (1921-2006), incite une nouvelle génération de féministes à s'affirmer en Occident et au Québec. Deux grands objectifs marquent cette deuxième vague du féminisme : la quête de l'égalité entre les hommes et les femmes et la libération des femmes.

Le mouvement s'oriente alors autour de trois pôles : le féminisme libéral, le féminisme marxiste et le féminisme radical. Le premier est la continuité de la première vague de tradition libérale, qui souhaite réformer le système en place pour mieux l'adapter aux besoins des femmes et, ainsi, obtenir l'égalité entre les hommes et les femmes. Ces féministes, majoritaires au Québec, combattent surtout les préjugés et tentent de faire tomber les différentes barrières qui entravent les femmes, que ce soit en politique, en éducation ou sur le marché du travail. Les féministes marxistes, dont l'action au Québec est plus marginale dans les années 1960 et 1970, militent pour le renversement du système capitaliste et de la propriété privée, qu'elles considèrent à l'origine de l'oppression des femmes. Enfin, les féministes dites radicales s'attaquent au système patriarcal et militent pour le développement et la reconnaissance d'une culture féminine. Elles participent également à la révolution sexuelle en encourageant les femmes à mieux se renseigner sur la sexualité et à s'émanciper sexuellement.


Les revendications

Après l'obtention du droit de vote, en 1940, et la reconnaissance de la capacité civile des femmes mariées, en 1964 - qui permet aux femmes mariées de ne plus être considérées comme des mineures devant la loi -, les revendications des féministes de la seconde moitié du 20e siècle évoluent. Les principaux enjeux sont le droit à l'avortement, l'ouverture de garderies publiques et en milieu de travail, le droit à des congés de maternité rémunérés, l'équité salariale et la création de services sociaux pour les femmes. Toutefois, plusieurs combats d'hier demeurent d'actualité, par exemple la réussite scolaire des filles, l'accessibilité à l'éducation, l'accès aux métiers traditionnellement masculins et la lutte contre les stéréotypes et la discrimination.


Les moyens utilisés

Pour obtenir des résultats concrets, les féministes misent sur la mobilisation et l'organisation. Différents groupes de femmes sont créés, et une majorité d'entre eux font partie de la Fédération des femmes du Québec (FFQ), une fédération indépendante créée en 1966 par Thérèse Casgrain. Si les féministes marxistes et radicales organisent des manifestations et encouragent parfois la désobéissance civile, les féministes libérales préfèrent les campagnes médiatiques et le lobbying. Ces dernières méthodes semblent porter leurs fruits, puisque le gouvernement fédéral de Lester B. Pearson met sur pied la commission Bird (1968-1970), du nom de sa présidente Florence Bird (1908-1998), sur la place des femmes dans la société. Cette commission propose l'égalité et l'équité entre les hommes et les femmes et, comme ses audiences sont télédiffusées, elle permet aux Canadiennes de prendre conscience de leur situation et de la justesse de leurs revendications. Sur la scène provinciale, le Conseil du statut de la femme (CSF) est créé en 1973. Cet organisme vise à conseiller le gouvernement sur les questions concernant les Québécoises et à informer ces dernières de leurs droits.

À partir de cette époque, la lutte féministe envahit la sphère politique, plusieurs féministes choisissant de s'y faire entendre : certaines sur la scène provinciale, comme Marie-Claire Kirkland-Casgrain (née en 1924), première Québécoise élue députée en 1961 et première femme à siéger au Conseil des ministres, Lise Payette (née en 1931), première ministre de la Condition féminine en 1979, ou Françoise David (née en 1948), porte-parole de Québec solidaire; d'autres sur la scène fédérale, comme Vivian Barbot (née en 1941), députée du Bloc québécois.

Parallèlement, des groupes féministes contribuent à la défense des femmes et au développement d'une culture féminine par la production de recherches universitaires et la conquête du monde culturel. À partir des années 1960, plusieurs femmes font leur marque dans les domaines de la musique, du cinéma, de la télévision et du théâtre. La pièce Les fées ont soif (1978) de l'écrivaine Denise Boucher, célèbre pour la controverse entourant sa censure et sa condamnation par l'Église catholique de Montréal, représente un bel exemple de production féministe de cette période. De plus, une presse et une littérature féministes se développent pour offrir de nouvelles voix aux femmes, que ce soit par le journal Québécoises Debouttes! (1972), la revue La vie en rose (1980) ou les Éditions du remue-ménage (1975).


La situation actuelle

Aujourd'hui, le mouvement féministe est encore bien présent au Québec. Il défend les droits des femmes et combat les stéréotypes, particulièrement ceux véhiculés dans les médias et dans le monde du travail. Il doit toutefois composer avec deux nouvelles réalités : d'une part, un mouvement de balancier qui a vu se développer une idéologie qui considère le féminisme comme dépassé et nuisible, d'autre part, la montée du masculinisme, un mouvement pour la défense des droits des hommes.


Bibliographie

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